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Algérie : « Maman, c’est la France qui a tué grand-père. - Non, c’est la guerre »

Antoine Menusier | slateafrique.com | jeudi 15 mars 2012

jeudi 15 mars 2012

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Algérie : « Maman, c’est la France qui a tué grand-père. - Non, c’est la guerre »
Antoine Menusier | slateafrique.com | jeudi 15 mars 2012


A Bondy, en Seine-Saint-Denis, une mère d’origine algérienne raconte à son fils les dures réalités du conflit qu’elle a vécues, petite fille, en Kabylie.



Combattants de l’Armée de Libération Nationale (ALN) prise dans les années 1950 en Algérie. AFP/STF

« J’avais 6 ans quand j’ai perdu mon père. Nous habitions un village situé à trois kilomètres de Tazmalt, en Petite Kabylie. » C’était en décembre 1959, en Algérie. Des soldats français, opérant dans le cadre du Plan Challe, dont le mot d’ordre était « gagner la guerre pour faire la paix », ratissaient les montagnes qui surplombent la plaine, à la recherche de combattants du FLN. Ils y capturèrent Salah, 32 ans, sur les indications d’un rebelle précédemment arrêté.

Trois jours plus tard, ils ramenèrent Salah à l’endroit où ils l’avaient trouvé, pour le fusiller. Il avait refusé de rejoindre les rangs français. Il n’avait pas révélé les caches de ses frères d’armes. Son corps fut laissé là, face baignant dans un ruisseau. Au bout de quatre jours, jugeant que ce délai était la preuve que leur camarade n’avait pas parlé, des moudjahidin récupérèrent la dépouille et la descendirent au village. Salah, de son nom de guerre Si Amr, fut enterré clandestinement dans les entrailles d’un moulin à grains. Il repose aujourd’hui dans un cimetière réservé aux « Héros de la Révolution ».

Héritage générationnel

Mardi 13 mars 2012, Akria Hocini et son fils Idir, 31 ans, journaliste au Bondy Blog et à M6, sont assis à la table de la salle à manger du pavillon familial, à Bondy, en Seine-Saint-Denis. La génération qui a connu la guerre, celle qui l’a reçue en héritage. Dans le cas d’Idir, c’est venu par la bande.

« Je devais avoir 5 ou 6 ans. A l’école, à Bondy, où je suis né, on ma traité de « sale Arabe » —dans la partie sud de la ville, les Arabes n’étaient pas très nombreux. Je suis rentré à la maison et j’ai pleuré. "Ceux qui t’ont dit ça, c’est parce qu’ils avaient des parents en Algérie", m’a dit ma mère, comme pour relativiser la portée des paroles que j’avais entendues. Elle a ajouté, et c’était la première fois qu’elle abordait le sujet avec moi : "Un jour, nous, les Algériens, on a combattu la France et on a obtenu notre indépendance." C’est à ce moment-là que j’ai compris que mon grand-père était mort en héros. »

Salah, marié à Houardia, était cultivateur, parlait uniquement kabyle, ne savait ni lire ni écrire. Les colons avaient réquisitionné « toutes les belles terres, cinq francs le lopin », raconte Akria, la cadette des deux filles du couple, qui avait eu d’autres enfants, morts en bas âge, lot des familles pauvres à l’époque. Les « indigènes » avaient été relégués sur les flancs des collines.

« La récolte était maigre, orge, blé, olives, petits pois, pois chiches, fèves. On ne vendait rien. On gardait pour soi et on partageait entre voisins. La viande était rare. On la mangeait sèche. La fraîche —un poulet ou un lapin qu’on avait élevé—, pas plus de deux fois par an, à la fin du ramadan et pour la fête du mouton. »

Le choix d’un camp

Le grand frère de Salah était entré au maquis. Chaque famille devait donner au moins un fils au FLN. Mais très vite, les chefs maquisards s’aperçurent que ce grand-frère ne supporterait pas les dures conditions de vie des combattants et encore moins la torture. Alors ils firent appel au plus jeune, Salah. Le choix était simple et sans échappatoire : soit le FLN, soit les harka des supplétifs de l’armée française. Ce fut le FLN, en 1956.

Le père, dans ces années de lutte, réapparaissait parfois dans le foyer, une maison en briques de terre et de paille, coiffée d’un toit de chaume, le mechta, celle des villageois musulmans. Un souvenir tendre étreint Akria.

« Je me rappelle les belles balades sur son cheval dans les collines, pour aller voir une cousine. »

Mais c’est l’angoisse qui serrait les ventres.

« Il venait manger le soir de temps en temps. La peur ne nous lâchait pas. La peur qu’on le prenne et qu’on le tue devant nous. »

Les militaires français, eux, ne lâchaient pas leur pression. De Tazmalt, ils tiraient des obus sur les villages alentour. Ils rassemblaient les habitants, femmes, vieillards, enfants. Les hommes étaient au combat, servant un camp ou un autre.

« Les femmes sortaient d’elles-mêmes de leur maison. Elles ne voulaient pas que des soldats français y pénètrent, par crainte d’être violées —chez les Kabyles, l’honneur est plus précieux que la vie. Les soldats avaient des bergers allemands. Aidés des harkis, ils mélangeaient à de la terre la nourriture que les habitants avaient chez eux, pour qu’elle n’aille pas aux rebelles. Voyant cela, d’autres militaires, des appelés, partageaient avec nous leurs casse-croutes, car nous avions les lèvres noires à force de manger les olives à même les arbres. Les harkis mangeaient mieux que nous. Certains étaient passés par le maquis. Mais le froid et la misère les avaient poussés à se rendre aux Français. »

« Lors d’un rassemblement des villageois, un soldat a posé des questions à ma mère, un interprète traduisait : il est où votre mari ? S’il n’est pas avec vous, c’est qu’il est au maquis. Est-ce qu’il vient vous voir ? »

Ma mère a répondu : « Oui, quelques fois. Je suis enceinte et c’est le père de mon bébé ». Elle ne pouvait pas nier qu’il venait à la maison. Alors le soldat lui a dit : « Dites-lui de rejoindre l’armée française. » Mis au courant le soir même, il déclina l’offre : « Plutôt mourir », dit-il à son épouse. Cet enfant qu’elle porte et qui naîtra deux mois plus tard sera un garçon. Il a trois jours lorsque Salah, son père, est exécuté. La grande sœur d’Akria, encore une petite fille, 9 ans, reconnaîtra celui-ci, marchant sur une route, prisonnier des Français, peu de temps avant sa mort. A la vue de sa fille, racontera-t-elle, il détourna la tête.

Fin de la guerre : le temps des rancoeurs ?

En juillet 1962, Akria aperçoit un camion qui descend de la montagne, flanqué d’un drapeau qui n’est plus celui de la France. La nation algérienne est née. « Mais ça ne m’a pas rendu mon père. Il n’est pas mon seul héros, ma mère aussi en est un. »

En grandissant, Idir s’est posé des questions plus insistantes, a nourri une forme de rancœur. « La France a tué grand-père », a-t-il lancé, à 8 ans, à sa mère, qui lui a répondu : « Non, c’est la guerre. » A l’adolescence, il a voulu coudre un drapeau algérien au dos de son blouson noir. Elle l’en a fermement dissuadé.

« J’ai appris à mes enfants à être fiers de leurs racines algériennes et de leur patrie, la France, confie-t-elle. J’ai attendu 28 ans avant de demander la naturalisation française. C’était un choix. J’avais des raisons d’avoir de la haine, mais je n’en avais pas. »

Akria a épousé Hachemi Hocini dans les années 60, l’a rejoint en France où il exerçait le métier de chauffeur de taxi, aujourd’hui retraité. Ils ont eu quatre enfants : une fille avocate, un fils dans la finance, un deuxième fils, Idir, journaliste, diplômé en histoire.

« Ma petite dernière, c’est ma fierté, mon bonheur, dit la maman, le regard illuminé. Elle est comédienne. Je suis allée la voir, elle joue la princesse Yasmine dans la pièce "Aladin", actuellement à l’affiche au Théâtre des Variétés, à Paris. » La petite dernière s’appelle Sonia. Sonia Hocini.

Antoine Menusier


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